Argument

« Le XXIème siècle sera théologique ! »

Prophétie ? Vœu pieux ? Cri d’enthousiasme ? Boutade ? Simple slogan ?

En tout cas un sujet fort inhabituel pour une dispute de théologiens. Il évoque la formule prêtée en son temps à André Malraux : « Le XXIème siècle sera religieux, ou ne sera pas. »  Une formule elle-même malaisée à comprendre – où le remplacement de l’adjectif « religieux » par le mot « théologique » ne s’impose pas non plus comme une évidence.

Pour un tel sujet, c’est par sa forme qu’il faut commencer, puisqu’elle n’est pas de pure invention : il s’agit d’un pastiche, on l’a dit. La formule originale reflétait le diagnostic porté sur une civilisation occidentale malade : « À quoi bon conquérir la Lune, si c’est pour s’y suicider ? » À trop discourir sur la Lune – et sur la science et les techniques en général –, on en a oublié de parler de l’humain et de ce qui le pousse à vivre, plutôt que de survivre. La formule évoquait donc ce qui semblait devoir venir en remède : un renouveau religieux, sous des formes inédites.

Elle invite donc à considérer l’être humain, ce qu’il est, ce dont il a besoin pour vivre pleinement en humain.

Elle évoque aussi un moment de l’histoire : le XXIème siècle, comme une époque décisive, parce que l’humanité est en train de s’oublier.

Et de quoi l’humanité a-t-elle besoin, d’urgence, pour se rappeler ce qu’elle est ? De religieux, dit la formule.

De religieux – et non de « théologique » : notons bien la différence. Si le monde est en quête de sens et de religieux, est-il pour autant en manque de pensée théologique ? L’humanité serait-elle malade de ne pas suivre assez de cours d’exégèse ou de dogmatique ? On s’est gardé de suggérer pareille chose : la seconde partie de la formule : « … ou ne sera pas » a été (prudemment) retirée. On comprend sans trop de peine que l’humanité puisse avoir besoin de religieux pour rester humaine. Mais à première vue, l’avenir de l’humanité ne paraît pas suspendu à la théologie.

Il n’empêche : la question posée est bel et bien celle du besoin de théologie dans le monde d’aujourd’hui.

On se demandera, pour commencer, si un tel besoin existe. Oui, le théologien est convaincu de l’utilité de son travail. Mais ne prétend-il pas donner à boire à une humanité qui n’a pas soif ?

À cette interrogation est liée la deuxième : de quelle humanité parle-t-on ici ? de l’être humain face à Dieu ? du citoyen et de la société civile ? du chrétien et de l’Église ? qui aurait besoin de théologie ?

La troisième question en découle : qu’est-ce que la théologie dans chaque cas, pour qu’on en ait besoin ? une prédication du salut ? le discours d’un expert des croyances et des valeurs ? une orientation éthique sur les grandes questions qui déchirent l’actualité ? une explication de la foi ? de quelle théologie parle-t-on ?

Enfin, quelles raisons expliquent que le besoin de théologie se fasse sentir ou qu’il faille le (res)susciter au 21ème siècle plus qu’auparavant ?

Ces questions sont inséparables les unes des autres. On esquisse ici à grands traits – délibérément grossis – quelques réponses possibles, pour le faire voir, en convoquant les trois interlocuteurs qu’on vient de distinguer.

Ainsi :

L’être humain a besoin de théologie. Il se définit aujourd’hui encore par sa relation avec le Dieu de Jésus-Christ. Le discours sur le salut n’est pas démodé. Le discours sur Dieu lui-même non plus : la théologie doit continuer de parler de Dieu, de déployer la logique divine dans des existences très (trop) humaines. Aujourd’hui plus encore qu’hier, l’humanité a besoin de théologie, puisque l’Evangile du Dieu de Jésus-Christ est une proclamation qui se doit d’être intelligible pour être reçue. Le XXIème siècle sera théologique, parce qu’il est le temps d’une nouvelle évangélisation.

Ou bien :

La société civile a besoin de théologie. Le citoyen s’efforce de comprendre le monde qui l’entoure, un monde traversé par des idéologies qui se font concurrence, un monde marqué par la place et l’influence des grandes religions. Le théologien a ici un rôle à jouer, en tant qu’expert du religieux comme élément de la pensée humaine et de la construction du sens. Le XXIème siècle sera théologique si la société civile admet qu’elle a besoin du théologien pour décrypter les forces en travail dans la société et pour pouvoir interpréter le monde d’aujourd’hui.

Ou encore :

Le chrétien et l’Eglise ont besoin de théologie. Aujourd’hui on devient (ou on reste) chrétien de moins en moins par héritage, par appartenance sociologique ou par le hasard de la géographie. Rendu responsable de sa foi, le chrétien doit pouvoir (se) l’expliquer et en rendre compte de manière intelligible. Or la tâche du théologien est justement de rendre raison de la foi chrétienne. Le XXIème siècle sera théologique, puisque les Églises et les communautés chrétiennes seront à nouveau en manque d’un discours explicatif de la foi.

En définitive, on pourrait poser les termes du débat ainsi :

  • l’être humain a-t-il un besoin de théologie ? si oui, pourquoi ?
  • la société civile a-t-elle besoin de théologie ? si oui, pourquoi ?
  • l’Eglise a-t-elle besoin de théologie ? si oui, pourquoi ?

Il n’est peut-être pas acquis qu’il faille répondre par l’affirmative à chacune des trois questions. Au-delà d’une interrogation sur les interlocuteurs du théologien dans la société du XXIème siècle, le débat porte en effet sur la pertinence de la théologie comme discours sur Dieu et sur ce que le théologien dit (ou renonce à dire) aujourd’hui de Dieu. Poursuit-on le discours sur Dieu dans un monde qui ne semble pas en avoir besoin à première vue, ou transforme-t-on la théologie en une science de l’homme ? Aussi, si la réponse à l’une des questions posées est affirmative, on n’oubliera pas de préciser qui exprime, qui détecte le besoin de théologie : le théologien lui-même (quitte à postuler chez ses interlocuteurs un besoin qui ne serait pas clairement conscient), ou bien la société civile, l’Eglise (au risque que les théologiens deviennent des prestataires de services et se laissent dicter l’ordre et l’objet de leur discours) ? Dans la même veine, on pourra se demander également si le discours théologique s’adapte sans se trahir à ces divers interlocuteurs –  ou si la théologie change elle-même en changeant d’interlocuteur ou en privilégiant un interlocuteur par rapport à d’autres. Comment la théologie conserve-t-elle son autonomie ?

Ces dernières questions mènent à revisiter des alternatives connues, entre théologie naturelle et théologie révélée, entre théologie libérale et théologie dialectique. La lecture de quelques auteurs pourrait être ici reprise par le biais nouveau du sujet fixé : Karl Barth insistant sur l’ancrage ecclésial du discours théologique, Pierre Gisel plaidant au contraire pour une science théologique a-confessionnelle d’étude des croyances, voire même Dietrich Bonhoeffer essayant de définir ce qu’est le chrétien dans un monde qui n’a pas besoin de Dieu – la liste n’est pas exhaustive, bien entendu.

Les quelques réflexions qu’on vient de lire ne constituent qu’une proposition d’entrée dans le thème du premier « Rendez-vous de la pensée protestante ». Elles visent surtout à éviter que les thèses produites se réduisent à une énumération des apports possibles de la théologie à la société contemporaine et à l’Eglise, voire à un plaidoyer pro domo. En faisant ressortir la notion de besoin, on invite les « disputateurs » à s’interroger d’abord sur les interlocuteurs du théologien au XXIème siècle, et, par ce biais, sur ce que doit être la théologie pour notre temps, entre discours sur Dieu et science de l’homme.

2 réponses sur “Argument”

  1. Initiative très opportune et positive qui doit tenir sa place dans la pensée contemporaine et à laquelle je ne peux que souhaiter pleine réussite et fécondes avancées

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